Florange et la vallée des « ange » : péril en la ‘Polis’ ! – Alternatives Economiques

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Article publié par Alternatives Economiques le 18 janvier 2013.

On se prend à rêver d’une Europe pilotant une stratégie industrielle offensive sur le plan extérieur comme intérieur, mobilisant ses capacités d’anticipation, misant plus que jamais sur la R&D et l’innovation ; pourquoi pas une euronationalisation pour sauver les secteurs stratégiques menacés ?

Séraphin (Seraphim) est le nom donné dans la Bible aux anges autour du trône de Dieu, dotés de trois paires d’ailes, rouges. C’est aussi le nom de code qui aurait été donné par Bercy au dossier d’une ville, là-bas, au milieu d’une vallée, celle de la Fensch que ses habitants nomment la vallée des « ange », car les noms de ville se terminent par « ange ». Florange, puisqu’il s’agit d’elle, sortie de l’anonymat des petites communes de Lorraine qui n’évoquent pour beaucoup que la grisaille, le froid, la fumée des usines. Par l’actualité, Florange est devenue un  site, indissociable des mots : Mittal Arcelor, hauts fourneaux, acier, restructurations, investissements (viables ou non), nationalisation (partielle, temporaire) brandie comme un étendard avant d’être écartée pour un accord, de reculade pour certains et de victoire pour d’autres. Par l’actualité, Florange est apparue comme un théâtre où la vertu chère à Montesquieu (veiller à l’intérêt commun) aura connu diverses fortunes et où la « virtù » (vaillance) de Machiavel n’aura pas manqué de hérauts pour annoncer la « fortuna » (chance), avec plus ou moins de bonheur.

Dans ce théâtre, y joue-t-on une tragédie où nulle place n’est laissée à l’espoir et où la fatalité règne en maîtresse ? Avant Florange, d’autres « ange » ont été déchus : Gandrange, Uckange, Hagondange, etc. Depuis les années 1980, les temples d’acier que l’on avait cru invulnérables se sont écroulés. Sacrifiés. L’avenir aurait-il désormais pour nom « schtroumph », « wallygator » ? Des parcs d’attraction sur les décombres de l’acier ! Dans ce théâtre, place à la farce, où le désespoir le dispute au rire, jaune ? Un certain Seraphin Calobarsy (Phrancoys Rabelais de son nom de ville), prêtre, médecin qui séjourna rue d’enfer à Metz, ville voisine, n’aurait pas manqué d’y tremper sa plume truculente pour lancer ses saillies égrillardes à la face des puissants.

Ou bien est-ce un drame dans lequel certains, « Hernani » des temps modernes, s’extirpent de la résignation pour affirmer leur être ? 350 kilomètres de marche pour l’acier, de rage et d’espoir pour clamer haut et fort l’appel à la vie, de Florange à Paris, un mois de mars 2012. Des hommes qui disent non à l’immolation qui s’annonce !

Comme s’annoncent d’autres Florange : Rodange,  Schifflange (Luxembourg), Liège (Belgique). Florange, dossier français mais on ne peut plus européen, dans un contexte où la « dogmatique économique de la globalisation » pousse les géants mondiaux sans états d’âme à se disputer âprement le profit, « plus exploiteurs de ressources humaines et naturelles qu’explorateurs et innovateurs ». On se prend à rêver d’une Europe pilotant une stratégie industrielle offensive sur le plan extérieur comme intérieur, mobilisant ses capacités d’anticipation, misant plus que jamais sur la R&D et l’innovation ; pourquoi pas une euronationalisation pour sauver les secteurs stratégiques menacés ? C’est bien en faisant preuve d’imagination et d’audace qu’un natif de Scy-Chazelles en Lorraine, Robert Schuman, inspiré par Jean Monnet, a gagné son pari de sortie de crise en impulsant une solidarité européenne autour de l’acier et du charbon avec la CECA, un 9 mai 1950 !

Florange bat au tempo européen, comme d’autres villes de Moselle. « Pays aux trois frontières », d’où on peut prendre le large même sans avoir la mer. Plusieurs milliers de personnes partent quotidiennement travailler au Luxembourg, en Belgique, en Allemagne. Depuis des décennies, des hommes sont venus de toute l’Europe et de la Méditerranée pour façonner la singularité de la vallée et « forger l’acier rouge avec leurs mains d’or », comme le dit la chanson. Pour les hauts fourneaux de la vallée, point d’Europe. Le miracle Ulcos n’aura pas lieu. Pas de soutien européen puisque le groupe industriel a retiré le projet. Un Ulcos 2 pour 2013 ? Que valent les promesses après tant de propos contradictoires ? Trop de fissures ! On sent confusément que le cortège des mots et leur part d’ombre, qui ont fusé ces derniers mois (promesse, engagement, espoir, conscience, trahison, amertume, révolte, morale, colère, frustration, mauvaise foi, reniement, vérité, mensonge, etc.) transcendent la dimension socio-économique d’un site industriel mené à l’agonie et se fait messager : il y a péril en la « Polis » ! Le Verbe et son silence si éloquent révèlent Florange et la vallée des « ange » comme lieu d’épreuve et de désespoir, pour le politique et pour tout autre ; certains y ont mis toute leur âme, d’autres l’y ont perdue, certains continuent leur jeu sans l’âme qu’ils n’ont jamais eue, d’autres l’y ont peut-être re-trouvée.

Florange et la vallée des « ange », emblème de ces territoires « Seraphim » c’est-à-dire « brûlants », que l’Histoire veut écraser, mais où les hommes, dans un ultime sursaut de dignité, refusent d’abdiquer leur humanité et se prennent à réinventer d’autres façons d’ « habiter le monde ».

Djémila Boulasha, Florangeoise et présidente d’EuropAnous
Article Web – 18 janvier 2013